De la connaissance des fonds communs à la sécurité des processus financiers…
Chacun essayait de se démarquer de ses compétiteurs en insistant sur sa philosophie et son style de gestion, son approche « top-down » ou microéconomique, sa diversification sectorielle ou géographique, ses rendements cumulés sur 5 ans, 10 ans et depuis la création du fonds. On montrait tout, mais on insistait sur les meilleurs fonds, la famille, la qualité des gestionnaires. On retrouvait dans ces salons une ambiance bon enfant et animée. Une foule hétéroclite déambulait d’un kiosque à l’autre à la recherche du petit quelque chose qui permettrait à ses placements de grossir suffisamment, malgré les fluctuations inévitables des marchés, pour les amener à une retraite décente. Puis les gens s’en retournaient chez eux, un sac à la main plein de fiches techniques et de dépliants vantant les mérites des fonds communs. Là commençait le véritable casse-tête.
Peu à peu, l’investisseur a décortiqué ce langage souvent hermétique et louangeur, et a fini par comprendre les subtilités de ce genre de placements financiers. Cependant en septembre 2008, selon l’IFIC2, il y avait 2 138 fonds communs de placement au Canada, classés par Morningstar3 en 43 catégories, repartis en plus de 30 familles, et totalisant des actifs de plus de 630 milliards de $ canadiens. Quoi choisir ? Un vrai labyrinthe. Bien sûr, les rendements passés ne sont jamais garants de l’avenir, mais l’espoir, l’innocence et la passion les rendaient attrayants.
Les fluctuations des marchés boursiers et le fait que les rendements des fonds dans les portefeuilles des investisseurs ne coïncidaient que rarement avec ceux affiché par les gestionnaires de ces fonds ont provoqué certaines déceptions, plusieurs interrogations. Puis à cela est venu s’ajouter les énormes frustrations devant les tricheurs qui manipulaient des fonds après la fermeture des marchés ou de ceux qui sans vergogne pillaient les actifs des clients.
La compréhension de la structure des fonds puis du fonctionnement des marchés boursiers avec ses cycles, ses « bulls et ses bears » ses rotations sectorielles ont été un lent et dur apprentissage. L’investisseur s’est habitué à tous ces mouvements. Et voilà que le système se met à dérailler, et l’investisseur se retrouve fort dépourvu devant cette criminalité qui lui vole ses avoirs, sa confiance et parfois sa santé. Les garde-fous ne fonctionnent pas et, si quelques lascars finissent par aller derrière les barreaux, les actifs se sont envolés et le système n’a presque rien à offrir à ces victimes. A part quelques miettes, ils sont abandonnés à eux-mêmes. Mais ils se font dire que les voleurs seront punis, et que le système réfléchit aux mesures à prendre pour que cela ne se reproduise pas…
Cela ressemble assez à une grande farce !
Le système continue son travail de protection des investisseurs en donnant de la formation, en leur disant de lire les prospectus, malheureusement trop longs et trop compliqués, et de mieux se renseigner auprès de leur conseiller financier et des organismes de réglementation. Mais il faut aller plus loin, oser sortir des sentiers battus et surtout modifier l’axe des interventions.
Pourquoi, en effet, mettre uniquement l’emphase sur ce côté du client, et ne pas s’attaquer en amont à la source de ces produits défaillants et de ces malversations? Pourquoi permettre à des institutions financières de mettre sur le marché des produits qui sont manipulés, morcelés pour réduire artificiellement le risque initial très élevé. Pourquoi permettre à des gestionnaires de les transiger comme des produits de haute qualité, et à des distributeurs de vendre des choses qu’ils ne comprennent même pas eux-mêmes ? Pourquoi également laisser tant de pouvoirs dans les mains d’une seule personne qui risquerait d’en abuser ? Même si la responsabilité du client est de se renseigner et de s’éduquer, est-il normal que ces produits et services viciés soient offerts dans un environnement supposé réglementé pour la protection de l’épargnant ?
Pourquoi également imposer au client le fardeau de la récupération de ses avoirs, et ne pas installer un mécanisme de couverture des placements des clients contre les risques systémiques. Ce fonds serait alimenté par tous ceux impliqués dans la chaîne des produits et services financiers qui auront été transigés. En outre, ce mécanisme forcerait le régulateur des marchés à poursuivre lui-même les délinquants et renflouer ainsi son fonds de protection des investisseurs contre les risques systémiques. Et ne me dites pas que cela rendrait l’investisseur insouciant, se sachant protégé !
Il n’est plus acceptable aujourd’hui que l’investisseur, le client, soit le dindon de la farce. La crise financière actuelle montre bien le paroxysme du système laissé à sa propre auto-régulation. C’était plutôt une liberté d’abus, sans punition pour ces spécialistes de la « haute finance ». Non seulement le client perd ses avoirs, mais comble de l’ironie, il est mis de force à contribution pour renflouer les délinquants que le système a négligemment laissé jouer. Oui, tout cela est devenu un jeu, une spéculation qui a transformé les marchés boursiers en un grand casino virtuel. Et les conséquences, que nous avons tendance à sous estimer, peuvent être catastrophiques. Nous sommes entrés dans une zone inconnue.
C’est donc de ce côté-là, celui des manufacturiers1, des gestionnaires et des distributeurs qu’il faut réguler. Sans oublier les mécanismes de protection systémique. La libre entreprise ne doit pas pour autant permettre de fabriquer et vendre n’importe quoi. Il faut que les régulateurs introduisent de manière cœrcitive la notion d’éthique dans la chaîne des produits et services financiers. Au nom de cette liberté, l’investisseur à droit à des produits et services de qualité. Et comme ceux qui sont en amont ne savent pas s’auto-réguler, il faut les encourager, quitte à les forcer. Il y aura alors moins d’Enron, de Worldcom, de Triglobal, de « subprimes », de PCAA, de Norbourg et autres vampires financiers. C’est le seul moyen de rendre la confiance à l’investisseur. C’est le rôle le l’Autorité des marchés financiers et du gouvernement, autorité suprême.
L’humain est incorrigible. Il attend d’être au pied du mur pour modifier son attitude et prendre les mesures nécessaires à sa survie. Et le système, pourtant composé d’humains, est devenu complètement virtuel. Il a réussi à avoir sa propre vie… Nous devons humainement en reprendre le contrôle.
1 Les manufacturiers sont les institutions financières qui créent les produits financiers tels que les fonds communs de placement, les fameux PCAA (Papiers Commerciaux Adossés à des Actifs), et autres véhicules destinés à accueillir les placements des investisseurs.
2 IFIC – Institut des Fonds d’Investissement du Canada.
3 Morningstar est la plus importante firme de recherche indépendante au Canada sur les fonds d’investissements.
